09 septembre 2022

114. « Le Divin Marché - La révolution culturelle libérale » - Dany-Robert DUFOUR

 « Le Divin Marché - La révolution culturelle libérale » 



Dany-Robert DUFOUR

chez Denoël, 2007

 

Avant-lire

Par quels mécanismes politiques et économiques on en est arrivé à une situation où, sur cette planète, trois cents individus possèdent ensemble un patrimoine égal à celui de trois milliards de leurs semblables ? (D.-R. Dufour)

 

Le livre ici partagé est un essai philosophique sur le marché mondial. Il a été publié chez Denoël par Dany-Robert Dufour en 2007. C’est encore un ouvrage incidemment trouvé à la bouquinerie de Bagnères–de-Bigorre, qui, on le voit, enferme bien des trésors...

 

L’essai du philosophe Denis-Robert Dufour (de 2007 donc) reste d’une grande actualité en 2021, et explique l’absence de réaction de tous les partis politiques face à la tyrannie actuelle. A part des voix isolées de gauche ou de droite aucun parti politique institutionnel, de l’extrême gauche à l’extrême droite, ni ne conteste le totalitarisme naissant ni n’informe la population de ce qui se passe réellement.

 

A part quelques voix isolées, l’élite intellectuelle, artistique, scientifique ou philosophique, dans son ensemble, reste plutôt silencieuse et semble gober passivement la propagande gouvernementale, voire, à en croire certaines, collabore parfois activement à la désinformation.

 

Dans ce même blog, de ce même auteur (bien que sous le  pseudonyme de Démosthène, un ouvrage a déjà été résumé dans l’article n° 39. « Connaissez-vous M. Emmanuel Macron ? Le Code Jupiter par Démosthène” et il était consacré à la ‘macronie’ et à E. Macron. Il porte comme sous-titre “Philosophie de la ruse et de la démence”. Il est édifient.  Comme édifiant est ce nouvel essai consacré, lui, au “divin marché”, cette nouvelle ‘religion’ du monde moderne.

 

« Le Divin Marché »

 

L’auteur rappelle encore, comme dans le « Code Jupiter » (voir dans ce même blog – art. 39. Emmanuel Macron : Le Code Jupiter), le rôle de la philosophie du médecin Bernard de Mandeville qui scandalisa au XVIIIème siècle et qui maintenant est la morale mondiale du libéralisme.

 

« Les vices des hommes dans l’humanité dépravées peuvent être utilisés à l’avantage de la société civile et on peut leur faire tenir la place des vertus morales

 


Dany-Robert Dufour décrit comment nos sociétés modernes se croyant libres, débarrassées de différents formes de religion, suivent les instructions en fait d’un nouveau dogme, celui du « libéralisme » et sont entrées dans une nouvelle forme d’aliénation.

 

La dérégulation libérale produit des effets dans tous les domaines, effets constatés de façon éparse par les sociologues, les historiens, les politologues, les théoriciens de l’art, les psychanalystes, etc. Ils observent des changements dans le psychisme des individus, dans les usages langagiers, dans le nouveau rapport à la religion, dans l’art s’égarant en futilités égotiques, dans la façon de faire de la politique, dans les institutions classiques, famille et école, qui ne socialisent plus, etc.

 

Mais ces savants aveugles débitent des discours cacophoniques sans corréler leurs constats aux changements de l’économie libérale… Il faut nommer la bête qui apparaît aujourd’hui dans notre civilisation.

 

L’auteur propose avec ce livre de nous plonger dans un bain philosophique roboratif. D’autant plus urgent que ces changements affectent ce sur quoi la philosophe repose : le Logos et la Cité... Le devoir du philosophe serait alors... de nommer l’innommable et d’avertir ses congénères afin qu’ils prennent les dispositions nécessaire.

 

L’auteur cite Valéry qui a évoqué la mort des civilisations englouties avec leurs valeurs et leurs sciences. 

C’est précisément cette possible catastrophe annoncée par  certaines sentinelles aux yeux bien ouverts postées aux abords de notre village d’aveugles qui nous guette

 

En fait de bête, ce serait plutôt un, voire des troupeaux d’individus qui se présenteraient aujourd’hui. Des troupeaux bruyants, incultes, barbares, libérés de toutes règles, désinhibées, post-névrotiques, bien décidés à piétiner toutes les plates-bandes de la civilisation sur leur passage. Particularité de ces troupeaux : chacun de ses membres se croit libre alors qu’il est télécommandé, conduit par une puissante et invisible main de fer...Tous devenus les petits et grands soldats d’une puissante force dont ils ignorent presque toujours les tenants et les aboutissants et qu’il nous faudra...identifier.

 

Quel est le nouveau dieu de ces troupeaux d’individus qui se croient libres ? 

Après la religion nazie, la religion marxiste, une nouvelle religion, celle du Marché, est installée avec une nouvelle divinité qui nous laisse la bride sur le cou : le laisser faire remplace la régulation morale. Le Divin Marché ordonne de jouir !

 

L’auteur énumère les 10 bonnes raisons de se poser la question de la progression rapide de ces troupeaux conduits par une main devant être rendue visible et prévisible, à mesure que nos républiques se transforment en démocraties de marché.

 

Les 10 commandements de la nouvelle religion constituent les 10 chapitres du livre :

 

1- Le rapport à soi: Tu te laisseras conduire par l’égoïsme !

2- Le rapport à l’autre : Tu utiliseras l’autre comme un moyen pour parvenir à tes fins !

3- Le rapport à l’Autre : Tu pourras vénérer toutes les idoles de ton choix pourvu que tu adores le dieu suprême, le Marché !

4- Le rapport au transcendantal : Tu ne fabriqueras pas de « Kant-à-soi » visant à te soustraire à la mise en troupeau !

5- Le rapport au politique : Tu combattras tout gouvernement et tu prôneras la bonne gouvernance ! (La société civile contre l’État)

6- Le rapport au savoir : Tu offenseras tout maître en position de t’éduquer !

7- Le rapport à la langue : Tu ignoreras la grammaire et tu barbariseras le vocabulaire !

8- Le rapport à la loi : Tu violeras les lois sans te faire prendre !

9- Le rapport à l’art : Tu enfonceras indéfiniment la porte déjà ouverte par Duchamp !

(Comédie de la fausse subversion)

10- Le rapport à l’inconscient : Tu libéreras tes pulsions et tu chercheras une jouissance sans limite !

 

Ces 10 chapitres sont développés par l’auteur au long de 320 pages avec leurs manifestations et conséquences individuelles, sociales, politiques.

 


En conclusion il distingue les divers troupeaux égo-grégaires : les troupeaux de consommateurs, des « innocents » déchus de l’accès à la pensée critique... en guerre contre la grande culture qui sont à la fois massacrés et massacreurs de pans entiers de culture, qu’il faut entendre mais ne pas laisser faire, les troupeaux de grands calculateurs hédonistes, affranchis des lois…

 

Après l’exploitation à outrance de la pulsion... (qui) détruit le sujet qui en est la source… la prolétarisation à outrance du consommateur...le libéralisme débridé commence à se trouver dans une situation de crise à laquelle il convient d’être attentif car un reflux de son déferlement redevient possible. C’est pourquoi il est indispensable de disposer d’un cadre unifié pour penser les champs divers où cette crise se déploie (économique, politique, psychique, symbolique et sémiotique).

 

Dans un précédent livre : On achève bien les hommes, Dany-Robert Dufour signale qu’il y montrait que l’effondrement symbolique actuel, combiné à la course à l’innovation technologique propre au capitalisme ne pouvait déboucher que sur un projet : celui d’une recréation de la nature et de l’homme,  projet insensé, fondé sur une folie rationnelle qui prête à la technologie la possibilité de tout résoudre... y compris ce que la technologie elle-même a détruit.

 

Il souligne la surdité de ce marché aux dangers écologiques imminents et son oubli du réel.

Il signale également qu’en Europe, et en France, en particulier... la mouvance d’extrême gauche, dite antilibérale, a été, dès les années 60... un puissant vecteur des idées libérales dans toutes les institutions et en particulier dans les institutions éducatives... La déconstruction de ces institutions, menées entre autres par Michel Foucault en France et Erving Goffman aux USA, s’est muée en volonté de destruction de ces institutions.

 

On se souvient de 1968 pour ses révoltes... On sait moins que 1968 fut le début d’un changement fondamental survenu dans le mode de régulation du capitalisme. Et on sait encore moins que les 2 événements se sont croisés… La désinstitutionalisation... a finit par toucher... toutes les grandes économies humaines.

 

Nous avons un symbole fort de cette rencontre historique entre « critique artiste » d’inspiration libertaire et dérégulation libérale : le programme de  désinstitutionalisation de Goffman, paru en France en 1968 dans Asiles, mis en place en 1966 par R. Reagan en Californie où on expérimentait alors les premiers réseaux informatiques. Une sorte de mariage contre nature fut alors consommé entre cette gauche artiste et cette ultra droite libérale qui a enfanté d’inquiétantes créatures…

 

Les héritiers de cette gauche entretiennent une totale cécité critique sur son passé et se trouvent dans l’incapacité de prendre la mesure de leurs responsabilités dans la destruction des institutions qu’ils ont prônée, ce qui est aujourd’hui le meilleur vecteur de l’extension du programme libéral.

 

Pas de contre-feu de la part d’une gauche politique à l’irruption libérale-libertaire et le besoin de débouché électoral de l’ancienne « critique artistique »ont entraîné la gauche politique depuis les années 80 à laisser tomber de plus en plus le modèle républicain et les tentatives de régulation de l’économie du gaullisme pour devenir une gauche molle, postmoderne, laxiste, sociale-libérale affirmant tout et son contraire.

 

Quant à ce qui reste du communisme... évincé de l’histoire ce n’était qu’un produit dérivé de l’économisme qui avait rejeté... le marché et l’avait remplacé par la coercition permanente.

Dans ces conditions il ne reste à la droite libérale déclarée qu’à passer de temps en temps au pouvoir pour parfaire l’œuvre si bien menée par d’autres. Le plus souvent il lui suffit d’agir dans l’ombre par ses « thinks tanks », par ses nombreux relais dans l’opinion et autres groupes de pression... Une droite qui tente de masquer son libéralisme sous une couche de populisme s’efforçant de ressembler à du républicanisme.

 

C’est probablement ce grand jeu de dupes qui explique que plane sur les populations déboussolées un étrange sentiment de confusion, de résignation et de colère. Mais tout n’est pas perdu, tous n’ont pas renoncé... de plus en plus de voix venant de gauche, du centre, de la droite classique ou de nulle part en appellent à un sursaut... On sent  dans le peuple un désir de comprendre ce qui arrive et une volonté de résister aux dérives égo-grégaires produites par l’extension du modèle libéral...pour penser plus et dépenser moins.

 

Pour l’auteur il s’agit non pas de se débarrasser entièrement  du libéralisme qui a permis des libertés individuelles et une élévation du niveau de vie, mais de se débarrasser de ses effets pervers envahissants qui tiennent à la croyance que les intérêts égoïstes privés peuvent s’harmoniser par autorégulation spontanée... Le laisser-faire est une supercherie à tendance religieuse…

 

La volonté politique nécessaire pour nous sortir de là procède d’individus prêts à se démettre d’une partie de leur jouissance privée pour constituer, par pacte, un « moi commun »… Il est alors clair que le salut dépend en dernier ressort de chacun de nous.

 

Nous en sommes arrivés au début des conséquences ultimes et visibles du libéralisme débridé : un totalitarisme barbare et son projet transhumaniste de recréation de l’homme, dont l’auteur nous avait averti en 2007 (« projet insensé, fondé sur une folie rationnelle »…).

 

Il est d’une extrême urgence de sortir de la confusion et de la résignation et de développer le nécessaire discernement et courage dont nous avons tous besoin pour éviter le pire qui se profile actuellement.

 

 

 

Pour en savoir plus sur « Le Divin Marché »

de Dany-Robert Dufour

 

I - Quatrième de couverture

 

«Les vices privés font la fortune publique» : aujourd'hui banale, cette formule, énoncée pour la première fois en 1704 par Bernard de Mandeville, scandalisa l'Europe des Lumières. Pourtant, ce médecin, précurseur trop méconnu du libéralisme, ne faisait qu'énoncer la morale perverse qui, au-delà de l'Occident, régit aujourd'hui la planète. Elle est au cœur d'une nouvelle religion qui désormais règne sans partage, celle du marché : si les faiblesses individuelles contribuent aux richesses collectives, ne doit-on pas privilégier les intérêts égoïstes de chacun ? Dany-Robert Dufour poursuit dans cet ouvrage ses interrogations sur les évolutions radicales de notre société. À partir des «dix commandements» inquiétants qui sont au principe de la morale néolibérale aujourd'hui dominante, il analyse les ébranlements que celle-ci provoque dans tous les domaines : le rapport de chacun à soi et à l'autre, à l'école, au politique, à l'économie et à l'entreprise, au savoir, à la langue, à la Loi, à l'art, à l'inconscient, etc. Une véritable révolution culturelle est en cours. Jusqu’où nous mènera-t-elle ? »

 

Dany Robert Dufour, philosophe, professeur en sciences de l’éducation à l’université paris VIII, directeur de programme au Collège international de philosophie Auteur de nombreux ouvrages dont Folie et Démocratie (1996), L’Art de réduire les Têtes (2003), On achève bien les hommes (2005), etc.

 

II - Sommaire de cet ouvrage sous forme de décalogue et citations

 

Introduction

« Comme souvent, c’est alors que nous nous croyons libres, libérés, vivant dans une société aux accents résolument libéraux, que nous entrons dans une toute nouvelle forme d’aliénation. » (p. 12)

 

1 - Le rapport à soi : Tu te laisseras conduire par l’égoïsme !

Où l’on découvrira bientôt que ce 1er commandement est à double détente, de sorte qu’il devrait se prolonger ainsi : …et tu entreras gentiment dans le troupeau des consommateurs. (P. 21)

 

Individualisme, narcissisme ou égoïsme

« Un jour prochain, la branche sera sciée » (p.23)

L’égoïsme grégaire comme principe du troupeau postmoderne

« Nous voyons des ego, c’est-à-dire des gens qui se croient égaux et qui, en réalité, sont passés sous le contrôle de ce qu’il faut bien appeler ‘le troupeau’. » (p.26)

La famille virtuelle et la disponibilité des cerveaux : ‘Ne pensez pas ! Dépensez !

« Il faut bien commencer par une question : qu’est-ce qu’une famille aujourd’hui ? La réponse qui s’impose est…qu’on ne sait plus très bien. » (p.29)

 

Un stade du miroir télévisuel

« La vie dans un troupeau virtuel fonctionne à partir d’une sérialisation des individus exposés à des multiples possibilités de satisfaction de convoitises égoïstes, constamment excitées et relancées. Par sérialisation, j’entends exactement ce qu’entend Le Robert s’inspirant manifestement des analyses de Sartre, c’est-à-dire, ‘une perte du sentiment d’appartenance à une (ou à la) collectivité humaine, le surgissement d’une anomie conduisant les membres d’un groupe à vivre chacun pour soi et dans l’hostilité envers les autres’. » (p.53)

 

 

2- Le rapport à l’autre : Tu utiliseras l’autre comme un moyen pour parvenir à tes fins !

Où l’on remarquera que ce commandement est l’exacte contraire de la maxime kantienne : « Agis de façon telle que tu traites l’autre comme fin et jamais comme moyen » (p.60)

 

Deux différences : sexuelle et générationnelle

 « Des autres, pourtant, il y en avait encore, il y a peu. Il me souvient même d’avoir rencontré des gens absolument différents. » (p.61)

 

Sexe et genre

 « La notion de genre introduit une grande nouveauté : nous pourrions peut-être nous passer de la différence sexuelle. » (p.65)

 

Changer de genre et changer de sexe

 « Or, tout laisse à penser que c’est justement cette butée réelle que les postmodernes de la notion de genre cherchent à faire sauter. » (p.72)

 

L’autre, c’est moi

 « De même que la référence à la différence sexuelle s’estompe, la référence à la différence générationnelle fait de moins en moins sens pour les individus postmodernes. » (p.81)

 

 

3- Le rapport à l’Autre : Tu pourras vénérer toutes les idoles de ton choix pourvu que tu adores le dieu suprême, le Marché !

Où l’on soutiendra que l’invention  du marché par Adam Smith relève de la théologie. (p.91)

 

La postmodernité : sans dieu ou avec trop de dieux ?

 «Comment donc expliquer cette contradiction qui fait que plus l’homme sort de la religion, plus il a besoin de dieux (p.92)

 

L’amour de dieu

 « Précisons tout de suite ce qui fait la différence entre un petit sujet et un grand Sujet. Le premier procède des êtres contingents dont l’existence est ab alio, c’est-à-dire par autrui. Tandis que le second ressortit des êtres nécessaires, existant a se, en soi. » (p.95)

 

Une nouvelle Providence : le Marché ?

 « Le Marché ne connaît pas le passé ou l’avenir, il se déroule toujours au présent, il n’est qu’un pur espace d’échanges généralisés dans lesquels des flux se croisent, se connectent et se déconnectent : flux d’énergie, d’argent, de matières grises, de formes, d’images.» (p.107)

 

Une guerre de religion postmoderne !

 « Le Marché, ce dieu postmoderne appliqué à ne pas fournir de l’origine, est, pour cette raison même, capable de concentrer sur lui la haine des dieux qui échappent encore à son influence. » (p.111)

 

 

 

4 - Le rapport au transcendantal : Tu ne fabriqueras pas de « Kant-à-soi » visant à te soustraire à la mise en troupeau !

Où l’on verra comment l’équilibre instable des deux derniers siècles entre régulation et dérégulation ‘morales’ s’est récemment rompu en faveur de la seconde provoquant une double aliénation : à la religion et au marché. (p.115)

 

La sortie du religieux : la voie transcendantale

 « Si aujourd’hui on se croit libre, c’est parce qu’il y a eu ce long travail mené par les Lumières. » (p.119)

 

Le retour au religieux : laissez faire, c’est Dieu qui fait !

 « Peut-être est-il maintenant possible de mieux répondre à la question de savoir ce qui distingue la postmodernité de la modernité. » (p.138)

 

 

5 - Le rapport au politique : Tu combattras tout gouvernement et tu prôneras la bonne gouvernance ! (La société civile contre l’État)

Où l’on se demandera par quels mécanismes politiques et économiques on en est arrivé à une situation où, sur cette planète, trois cents individus possèdent ensemble un patrimoine égal à celui de trois milliards de leurs semblables.  

 

« S’il existe bien un indiscutable symptôme de la transformation du rapport au politique, c’est bien celui qui est fourni par l’abandon progressif du terme moderne de gouvernement au profit de celui, postmoderne, de gouvernance. » (p.141)

 

Corporate governance

 « Derrière cet usage flatteur, semblant procéder d’un approfondissement de la démocratie, il faut savoir que la notion de ‘gouvernance’ vient en droite ligne de l’expression anglo-américaine de corporate governance (gouvernement d’entreprise). » (p.142)

 

La très bonne gouvernance

 « L’intrusion de la gouvernance dans les affaires politiques s’effectue au cours des années 90. ». » (p.150)

 

La « société civile » contre l’État

 « La gouvernance est en train de tendre un redoutable piège à la démocratie : elle se présente comme un élargissement de la démocratie par une meilleure participation de la société civile, alors même qu’elle est en train de détruire le seul espace où les individus peuvent accéder à la démocratie : en devenant citoyens et en cessant d’être de simples représentants d’intérêts particuliers ».» (p.156)

 

 

6 - Le rapport au savoir : Tu offenseras tout maître en position de t’éduquer !

Où l’on remarquera que ce commandement s’adresse aux enseignés, mais qu’il peut utilement être complété par un autre à destination des enseignants : ‘tu formeras beaucoup d’étourdis, absolument fiers de l’être’ ». (p.163)

 

La doxa postmoderne : « l’école est une prison »

 « En fait, toute la philosophie postmoderne – qui s’est crue hautement révolutionnaire – s’est engouffré dans cette impasse. » (p.165)

 

Défense de la scholè

 « La véritable haine de la culture s’entend très nettement dans certains écrits philosophiques postmodernes : par exemple chez Barthes lorsque, de façon éminemment paradoxale , ce grand amoureux de la langue en vient à dénoncer le ‘fascisme de la langue’ qui ‘oblige à dire’. ». » (p.178)

 

 

7 - Le rapport à la langue : Tu ignoreras la grammaire et tu barbariseras le vocabulaire !

Où l’on découvrira comment, pourquoi, avec quelles complicités de « grands penseurs » s’est développée ces dernières décennies une véritable novlangue. (p.201)

 

De quel droit, mesdames et messieurs, parlez-vous de la langue ?

 « La langue est devenue un pur et simple ‘marché linguistique’ au sein duquel les ‘échanges linguistiques sont des rapports de pouvoir symboliques où s’actualisent les rapports de force entre locuteurs ou leurs groupes respectifs(Pierre Bourdieu). ». » (p.207)

 

De la novlangue – en ses six caractéristiques

 « Qu’on compare, parmi les films français, l’audibilité moyenne des films récents avec celle des films d’il y a une cinquantaine d’années ; on constatera qu’en dépit des progrès techniques dans l’enregistrement et la restitution sonore, on entend moins bien les dialogues des films actuels. » (p.219)

 

 

8 - Le rapport à la loi : Tu violeras les lois sans te faire prendre !

Où l’on montrera que certains rappeurs sont bien placés pour énoncer une grande loi d’aujourd’hui, ‘le crime paie’, et pourquoi le droit et la juridiction libérales contiennent la corruption » (p.248)

 

Le crime paie

 « Chanson remarquable.. » (p.61)

 

Extinction de la LEX au profit du décret, de la procédure et de la négociation

 « Il se pourrait bien qu’à l’occasion du passage à un libéralisme échevelé, la conception anglo-saxonne soit en train de prévaloir sur la conception romano-germano transcendantale. » (p.363)

 

 

9 - Le rapport à l’art : Tu enfonceras indéfiniment la porte déjà ouverte par Duchamp !

(Comédie de la fausse subversion)

Où l’on comprendra enfin ce qui distingue l’art moderne de l’art contemporain (p.282)

 

La « vraie » subversion

 « Était-ce beau la modernité ? Bien sûr, la modernité était belle. Mais elle pouvait aussi bien être plus belle que belle – c’est-à-dire sublime. Dans le beau, nous sommes simplement heureux. Dans le sublime, nous nous ne sommes pas heureux. Nous sommes transportés ailleurs. Ravis…. » (p.283)

 

La « comédie » de la subversion

 « Comme l’a dit Baudrillard , dans un retentissant article (« Le complot de l’art », Libération, 1996), sauf notables exceptions « l’art contemporain est nul ». » (p.290)

 

 

10- Le rapport à l’inconscient : Tu libéreras tes pulsions et tu chercheras une jouissance sans limite !

Où l’on se demandera si l’invention de la psychanalyse n’eut pas lieu deux siècles plus tôt qu’on ne le dit généralement, grâce à un certain Bernard de Mandeville » (p.298)

 

La transduction

 « Le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant. » (Lacan, cité en p. 301)

 

D’une lutte homérique entre deux grands psychanalystes : Mandeville et Freud

 « Bernard de Mandeville est l’auteur d’un traité des passions, le Traité des passions hypochondriaques et hystériques de 1730, écrit sous la forme d’un d’un dialogue entre un médecin et deux de ses patients. A noter que ces passions se rapportent à ce que nous nommons aujourd’hui des pulsions. » (p.305)

 

Fictions et fonction paternelle

 « Tout part donc de ce non du père. Encore faut-il que ce non, le père ne soit pas le seul à le soutenir ! » (p.314)

 

 

Conclusion 

« Arrivé au terme du voyage, l’auteur se trouve à l’heure des bilans, c’est-à-dire littéralement taraudé par quelques questions insistantes. Trois au moins : l’objectif de cet essai cherchant à faire voir ce qui menace aujourd’hui la Cité a-t-il été atteint ? Qu’a-t-on oublié Et après, que faire ? »

  


III – Un point de vue différent

 

« Une thèse séduisante mais une vision contestable du naturalisme et simplificatrice du libéralisme. Malgré ces substantielles critiques, la lecture de cet ouvrage original reste, à bien des égards, extrêmement stimulante. »

 

(Alain Policar, blog : https://www.nonfiction.fr/article-5688-impossible_emancipation_.htm)

 

08 septembre 2022

113. L'erreur est humaine. Aux frontières de la rationalité - Vincent Berthet

 

« L’erreur est humaine  

Aux frontières de la rationalité » 


de Vincent Berthet

CNRS Editions 2018.

 

 

Avant-lire

                                  « Prédire est difficile, surtout quand il s'agit du futur » 

                                   disait le physicien Niels Bohr.


En 2022 quels sont les pouvoirs publics qui œuvrent pour une société éclairée et responsable ? Tout est fait actuellement, en France, en Europe et ailleurs, pour désinformer et déresponsabiliser les individus de tous âges, pour les manipuler et les asservir. La résistance à cet état de fait passe par les connaissances dans tous les domaines, par l’effort mental de chercher à savoir et de s’éduquer le plus possible.

Ces dernières années des algorithmes ont piloté des décisions gouvernementales à partir de bases de données contestées par des scientifiques, en particulier par le mathématicien Vincent Pavan en ce qui concerne les algorithmes qui ont présidé aux mesures sanitaires depuis 2020[1].

Qu’en est-il de l’utilité des algorithmes établis à partir de bases de données correctes ?

Est-ce que le jugement humain a besoin d’être complété par des outils de ce type ?


 


L’erreur est humaine…

 

En introduction  à son livre, Vincent Berthet[2] pose la question : « Nos choix sont-ils rationnels ? »

 

« La  question de la rationalité des individus est au cœur des sciences sociales.»

Le discernement joue un grand rôle dans la vie qui est faite de choix divers, anodins ou décisifs. Et ces choix, d’individus doués de raison, sont-ils toujours basés sur un raisonnement ?

 

« Dans les années 1970, les travaux des psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky ont démontré expérimentalement les limites de la rationalité humaine à travers la notion de ‘biais cognitif’. Par exemple, nous avons tendance à être trop confiants dans nos propres jugements, à surestimer les petites probabilités et à sous-estimer les probabilités élevées, ou encore à sous-estimer l’influence du hasard.»

 

La notion,  à la mode actuellement,

de biais cognitif, renvoie

à une certaine irrationalité

des comportements humains.

 

La prise en compte des biais cognitifs a impulsé une nouvelle discipline économique, l’économie comportementale et a modifié de multiples autres disciplines, du management aux politiques publiques. Mais « les recherches en psychologie et en économie autour de la rationalité limitée ainsi que les applications qui en découlent demeurent relativement peu connues en France.»

 

Les chapitres de ce livre développent les idées et les travaux en relation avec les limites de la rationalité et en donnent de nombreux exemples. L’hypothèse de la rationalité humaine des sciences sociales est donc partiellement remise en question par ces travaux récents qui montrent notre tendance à dévier de la trajectoire rationnelle.

 

Les limites de notre rationalité résultant de nos propriétés cognitives.

 

Notre cognition « comporte deux types d’éléments : des représentations mentale et des processus qui opèrent sur ces représentations. » Ces processus montrent une inclination narrative

 

Ces études  récentes, en particulier celles de Kahneman, divise l’esprit en 2 systèmes : l’intuition et la raison.

 

Deux systèmes

 

Le traitement de l’information par le système  de l’intuition ne demande aucun effort mental, il est automatique et « délivre spontanément et rapidement des impressions.»

Le système de la raison  « correspond aux processus contrôlés et produit de façon délibérée et lente des jugements. Concrètement...correspond...au fait de penser ou de réfléchir...qui mobilise l’ensemble des ressources mentales. »

 

« Le système 2 (de la raison)  fonctionne sur la base de règles manipulées dans la mémoire de travail. La réflexion consciente implique le langage et permet d’utiliser des règles abstraites et générales. Le système 1 (de l’intuition) quant à lui fonctionne sur la base d’associations ...non verbales, non logiques, et renvoient à des connaissances stockées dans la mémoire à long terme. Ainsi l’une des propriétés remarquable du système 1 est l’activation automatique d’associations...qui correspondent à des connaissances et des souvenirs liés» au mot vu, par exemple, et cela de façon inconsciente la plupart du temps.

 

Les deux systèmes n’ont pas le même rapport aux émotions

 

Les stimuli émotionnels sont traités automatiquement par le système 1, plus perméable aux émotions. Par exemple, pour notre survie, la peur déclenche automatiquement une réaction de fuite face au danger. Mais cette émotion peut aussi influencer des décisions plus complexes que celle de fuir un danger.

 

Malgré leurs différences : automatique / contrôlé, rapide /lent, perméable aux émotions / sang-froid, les 2 systèmes ne sont pas indépendants dans leur fonctionnement. Par exemple « les impressions produites par le système 1 nourrissent les réflexions du système 2...l’intuition nourrit la raison et la raison peut tempérer l’intuition. »

 

Des travaux essentiels

 

Mais la plupart du temps le système 1 n’est pas contrôlé par le système 2 et suggère des réponses ou des jugements  rapides mais faux : « Les gens n’ont pas l’habitude de bien réfléchir et se contentent souvent de faire confiance à un jugement plausible qui leur vient rapidement à l’esprit » souligne Kahneman (2003).

 

Le système 1 correspond à un « pilotage automatique de l’esprit » et « gouverne essentiellement nos comportements et nos décisions » parce que nous utilisons ce mode de fonctionnement la plupart du temps.

 

L’auteur illustre son propos d’exemples divers.

 

Les travaux de  Daniel Kahneman et Amos Tversky montrent également…

 

►1) comment les raccourcis cognitifs (les heuristiques) biaisent les jugements en situation d’incertitude,

►2) comment il est possible de « construire un nouveau modèle de décision en situation de risque, plus réaliste que le modèle économique standard » et enfin

►3) comment la structuration de l’information influence les choix des individus

 

Heuristiques et biais : le raccourci mental

 

1.  Heuristiques et biais :   Daniel Kahneman et Amos Tversky pensent que « les individus ne produisent pas leurs jugements et leurs décisions sur la base de calculs rationnels mais sur la base d’opérations mentales routinières appelées  heuristiques. »

 

« Une heuristique est une opération mentale automatique, intuitive et rapide qui produit un comportement adapté à une situation sur la base d’un moindre effort mental. »

 

Ce raccourci mental permet des décisions rapides et donne souvent des jugements appropriés, utiles et efficaces mais parfois il conduit à des erreurs graves et systématiques. C’est pour désigner ces erreurs systématiques que l’on parle de biais cognitifs.

 

Erreurs aléatoires et erreurs systématiques

 

Contrairement aux erreurs aléatoires les erreurs systématiques sont prédictibles, ce qui permet de prédire l’apparition d’erreurs dans certaines conditions lorsque les jugements des individus sont élaborés sur la base d’heuristiques.

 

En trouvant  les situations mettant en évidence les erreurs de jugement systématiques Kahneman et Tversky ont pu « démasquer les heuristiques et les biais qui définissent le jugement humain » et « caractériser la rationalité limité de l’esprit humain »

 

Les trois heuristiques majeures

 

Ce chapitre énumère et explicite 3 principales heuristiques : l’heuristique de disponibilité, l’heuristique d’ancrage-ajustement et l’heuristique de représentativité

 

Heuristique de disponibilité : juger la probabilité d’un événement sur la faciliter de remémoration des exemples de cet événement. Exemple : les risques de mourir d’un cancer de l’estomac est 17 fois plus fréquent que la mort par homicide, mais la médiatisation des homicides fait croire à la plupart des gens que la mort par homicide est plus fréquente. Cette  heuristique « est aussi à l’origine de la corrélation illusoire qui consiste à surestimer la co-occurence de 2 événements.»

 

Heuristique d’ancrage-ajustement : l’estimation d’une quantité est influencée par la valeur de référence choisie (point de repère ou ancrage).  Mais elle biaise aussi l’estimation d’événements conjonctifs et disjonctifs. La probabilité de succès ou d’échec de projets en est faussée (exemples à la p. 62 de l’ouvrage).

 

Heuristique de représentativité : estimer la probabilité d’un objet selon sa représentativité ou sa prototypité dans sa catégorie. Cette erreur de jugement amène à violer une règle élémentaire de la théorie des probabilités qui stipule que la probabilité de la conjonction de 2 événements ne peut pas être supérieure à la probabilité de chacun des 2 événements. Par exemple  la question : « Quelle est la probabilité que Paul soit avocat ? » consiste à estimer ses chances d’appartenir à la catégorie des avocats, à partir d’une série d’indications sur sa personnalité. Si Paul est très représentatif de l’idée que l’on se fait de cette catégorie de profession, la probabilité qu’il soit avocat sera surestimée, quelles que soient les indications données. Elle est à l’origine de plusieurs biais cognitifs concernant la façon d’estimer les probabilités et la façon de comprendre le hasard. » (d’autres exemples aux p. 63 et 64 de l’ouvrage).

 

Ces heuristiques et biais montrent les déviations du jugement humain par rapport à des normes rationnelles qui sont ensuite expliquées par des raccourcis mentaux utilisés de façon routinière.

 

(Synthèse de ces travaux par Kahneman, Slovic et Tversky (1982) « Judgment under uncertainly heuristics and biases »)

 

Les biais cognitifs des travaux de Kahneman et Tversky

concernent les jugements en situation d’incertitude

 

Mais d’autres biais cognitifs ont été mis en évidence par d’autres travaux de la recherche en psychologie. Par exemple le biais de confirmation qui nous fait accorder plus de poids aux informations qui confirment nos propres croyances, le biais de confiance qui nous fait surestimer nos capacités (75 % à 90 % des conducteurs pensent être meilleurs que le conducteur moyen, Svenson 1981), etc.

 

Divers exemples concrets de jugements biaisés sont donnés par l’auteur : sur les paquets de cigarettes l’indication « 90 % des cancers du poumons sont provoqués par le tabac » pour dissuader les gens de fumer, joue sur le fait que la plupart des gens assimilent cette probabilité à celle d’avoir un cancer du poumon en étant fumeur. Or  cette probabilité est inférieure à 10 % en réalité. Mons de 10 % des fumeurs développent un cancer des poumons et c’est parmi ces 10 % que 90 % des cancers du poumon sont dus au tabac

 

 

Difficulté de prédire et illusion de validité prédictive

 

Plusieurs pages de cet ouvrage sont consacrés à la difficulté de prédire et à l’illusion de validité de scénarios prédictifs pourtant cohérents et à la sous-estimation du hasard.

Dans tous les domaines le hasard intervient et ajoute son grain de sel aux compétences et expériences des individus.

 

Discours de l’écrivain Michaël Lewis aux nouveaux diplômés de Princeton en juin 2012 :

« Ce qui nous arrive dans la vie, même si ce n’est pas complètement aléatoire, est largement influencé par le hasard. Par dessus tout, vous devez reconnaître que si vous avez eu du succès, vous avez également eu de la chance. Et cela vous donne un devoir. Vous avez une dette, pas seulement envers votre dieu, vous avez une dette envers ceux qui n’ont pas la même chance.»

 

2 - L’homo œconomicus caractérisé par des « choix maximisant un seul critère (l’utilité) grâce à une rationalité parfaite » en fait n’existe pas pour Kahneman et Tversky. Même dans ce domaine leurs résultats de recherche sont incompatibles avec l’hypothèse de rationalité parfaite, déjà contestée dès les années 1950 par Herbert Simon. Mais ils ont montré que les modèles économiques peuvent être améliorés par les connaissances psychologiques avec description de plusieurs exemples concrets.

 

 

3 - La structuration de l’information : des expérimentations montrent l’influence de facteurs supposés non pertinents sur les décisions prises par les individus : par exemple  les effets d’ordre dans lesquels les choses sont présentées, les effets de cadrage sur la façon dont un problème est présenté, etc. 

 

Cela est valable aussi bien pour des décisions économiques que pour des décisions de la vie courante et cela joue d’autant plus pour les décisions dans les situations de risque où normalement c’est l’utilité espérée qui devrait indiquer la façon rationnelle de prendre des décisions. Mais cette théorie  de l’utilité espérée implique des calculs que la plupart des individus ne font pas.

 

Kahneman et Tversky proposent des modèles plus réalistes dans leur « théorie des perspectives » (2002)

 

En fait ces chercheurs se sont aperçu que la crainte de la perte est supérieure à l’attrait du gain pour la plupart des individus et que le négatif a plus d’impact psychologique que le positif.

Malgré l’image négative des heuristiques dans la prise de décision, l’auteur mentionne de nombreuses situations où elles prennent leur revanche et sont plus performantes en produisant des décisions rapides et appropriées au contexte.

 

Les travaux de Kahneman et Tversky ont porté surtout sur les situations où l’esprit humain n’est pas à l’aise soit parce que l’environnement  est trop complexe, soit par manque de données ou  d’information.

 

L’image partiale des heuristiques doit donc être relativisée : « ni bonnes ni mauvaises en soi, tout dépend de l’environnement dans lequel elles sont utilisées.» L’auteur précise même que souvent « nos erreurs de décision révèlent moins de biais cognitifs que du décalage entre nos propriétés cognitives et celles de l’environnement moderne dans lequel nous évoluons. »

Nous devons être conscientes de notre rationalité limitée dans un monde moderne dont la complexité s’accroît de plus en plus rapidement.

 

Les algorithmes peuvent-ils conduire à des décisions meilleures ?

 

Une tendance actuelle est de croire que les algorithmes vont produire de meilleures décisions que l’esprit humain en traitant l’information, en analysant des indices de façon plus efficace.

Mais les recherches montrent ici encore que tout dépend des situations : dans certains contextes les algorithmes sont un peu plus performants mais dans d’autres situations ce sont les jugements humains qui leur sont supérieurs.

 

Ces recherches qui devraient être utilisées pour l’accroissement du bien-être des humains par des choix meilleurs sont malheureusement plus souvent utilisées pour nous manipuler.

Marchands et pouvoirs publics n’utilisent pas toujours ces connaissances pour nous dissuader des mauvais choix mais ont tendance à les exploiter dans leurs intérêts propres par des incitations à agir dans un sens qui n’est pas souvent en faveur du public. Plusieurs types de manipulation, plus ou moins douces, sont décrit à travers des exemples concrets.

 

En conclusion

 

L’auteur avertit que « la mode de l’irrationnel comporte un défaut majeur : elle véhicule l’idée que l’être humain est une liste de biais cognitifs. Cette représentation est à la fois partiale et partielle. Partiale car elle se concentre sur les cas où le cerveau échoue sans consulter ceux où il réussit. Or le cerveau humain réussit plus qu’il n’échoue, sans quoi nous ne serions plus là aujourd’hui. Partielle car elle considère l’individu isolé et néglige l’environnement... L’irrationalité peut être une conséquence de l’environnement (...une réponse aux incitations)... »

 

L’auteur  prend l’exemple du vote pour lequel l’électeur n’est pas incité à s’informer et qui vote souvent de façon passionnelle ou irrationnelle car son propre vote pèse peu et cela ne lui donne pas d’intérêt à voter de façon raisonnée.

 

Mais il nous faut tenir compte tout de même de ces recherches dans un monde qui « se complexifie de façon rapide et imprévisible» alors que «nos propriétés physiques et cognitives n’évoluent plus», du moins aussi rapidement que notre environnement.

 

« Notre rationalité limitée nous pousse à développer et entretenir des croyances erronées » phénomène décuplé maintenant par les réseaux sociaux et « la polarisation des opinions par...un communautarisme idéologique.»

 

Dans ces conditions actuelles il nous faut d’autant plus prendre conscience que « croyances partagées n’équivaut pas à vérité » : « l’intersubjectif et l’objectif n’ont pas le même statut épistémique. »

 

Accepter  la polarisation des opinions et la crédulité collective préserve la liberté d’expression mais celles-ci « obscurcissent la vérité. »

 

L’éducation des citoyens consisterait à les « encourager à tempérer leurs opinion et à développer leur esprit critique.»

 

Le mot de la fin :

« Dans un monde en mutation complexe et incertain, éduquer les citoyens dès leur plus jeune âge à se prémunir contre les conséquences de leur rationalité limitée est une démarche cruciale pour une société éclairée et responsable»

 


  

Pour en savoir plus sur « l’erreur est humaine » de Vincent Berthet

 


I. Quatrième de couverture

 

Cela est contre-intuitif, mais souvent nous ne pensons et n'agissons pas de façon rationnelle. Par exemple, après les attaques du World Trade Center, beaucoup d'entre nous ont eu peur de prendre l'avion et ont privilégié les déplacements en voiture lorsqu'ils étaient possibles. Pourtant la probabilité de mourir en avion est très inférieure à celle de mourir en voiture.
Pourquoi avons-nous tendance à accorder plus de poids aux informations qui confirment nos croyances qu'à celles qui les infirment ?
Pourquoi les narrations construites par notre cerveau peuvent être parfaitement cohérentes et néanmoins totalement erronées ? Bref, pourquoi sommes-nous biaisés ? Comprendre et savoir remédier aux biais cognitifs est fondamental car leurs conséquences tant au niveau individuel qu'au niveau collectif sont loin d'être anodines.
Maniement des probabilités, compréhension du hasard, prise de décision : dans chacun de ces domaines, l'influence des biais cognitifs est majeure. En s'appuyant sur de nombreux exemples de notre quotidien et dans un style très vivant, Vincent Berthet met en lumière notre rationalité limitée. Et montre comment certains acteurs en tirent parfois profit.
Une plongée au cœur de notre irrationalité.

 

II – Une critique de l’ouvrage tirée de Babelio

 

L'erreur est humaine n'est pas un roman. C'est un ouvrage scientifique.
Il est en grande partie fondé sur les travaux des psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky. 

Le plus souvent cité, Daniel Kahneman a obtenu le prix Nobel d'économie en 2002. Il est à l'origine du développement d'une nouvelle branche de l'économie, appelée économie comportementale, non plus  fondée sur un modèle théorique d'homme parfait et rationnel, mais sur l'analyse du comportement des hommes réels.

On se trouve à l'interface de l'économie et de la psychologie, et c'est passionnant.
Depuis toujours, ou presque, les hommes se pensent rationnels. Aristote ne voyait-il pas en l'homme un animal doué de raison ?
L'homo oeconomicus, cette représentation théorique du comportement humain a longtemps été à la base des modèles économiques.
L'homo oeconomicus a un objectif : la maximisation de ce que les économistes appellent son "utilité", celle-ci mesurant la satisfaction obtenue par la consommation ou l'obtention de biens et de services. Il sait parfaitement analyser les situations de choix auxquelles il est confronté et prend donc ses décisions en toute rationalité. Ainsi, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
En fait, pas vraiment.


Dans les années 1970, Daniel Kahneman et Amos Tversky ont été les premiers à faire voler en éclat les certitudes admises jusque-là, et ils ont prouvé expérimentalement les limites de la rationalité humaine.
Ils ont mis en évidence l'existence de "biais cognitifs" qui faussent nos jugements et influencent nos décisions à notre insu.
À travers de nombreux exemples tirés de leurs travaux ainsi que de ceux d'autres chercheurs, Vincent Berthet nous fait prendre conscience de notre irrationalité, qui dans de nombreuses circonstances affecte notre perception de la réalité et nous fait faire de mauvais choix.


Ce livre est publié aux éditions du CNRS, ce qui est un gage de sérieux, mais aussi d'un certain niveau scientifique : il faut avoir un bagage mathématique minimum pour profiter de son contenu, particulièrement dans le domaine des probabilités et précisément des probabilités conditionnelles.
En clair, si vous ne connaissez rien aux probabilités conditionnelles, cet ouvrage risque malheureusement de vous être inaccessible. L'auteur alterne discours général (quelquefois pas toujours limpide, c'est le seul petit reproche que je ferais) et exemples très éclairants.
On comprend de plus en plus au fil de la lecture où sont les limites de notre rationalité et comment certains peuvent profiter des failles dans le fonctionnement de notre cerveau, avec des intentions plus ou moins bonnes.

L'homme réel, bien éloigné de l'homo oeconomicus théorique peut se faire berner, manipuler, flouer, influencer, avec une facilité que vous ne soupçonnez pas, dans des situations auxquelles vous n'auriez pas pensé, et à un point que vous n'auriez jamais imaginé. Les publicitaires et les politiciens, pour ne citer qu'eux, l'ont compris depuis longtemps et savent fort bien tirer partie de cette faiblesse.


Vous vous croyez à l'abri ?
Détrompez-vous, vous ne l'êtes pas.
Personne ne l'est.

J'ai une solide formation mathématique et j'ai toujours travaillé dans ce domaine (enseignement en classes préparatoires, formation d'enseignants d'école élémentaire, rédaction de manuels scolaires) : je ne me pensais pas a priori concernée par la manipulation à travers "les chiffres" et la façon de les présenter.
C'était avant que je ne lise cet ouvrage.


L'erreur est humaine est une lecture passionnante, mais également dérangeante. Le genre de lecture qui bouscule nos certitudes. Ni tout blanc ni tout noir : si nous ne sommes pas entièrement rationnels, nous ne sommes (heureusement !) pas totalement irrationnels : voilà l'idée fondatrice du concept de "rationalité limitée", et ce sont ces limites que Vincent Berthet met en évidence.


Laissez-vous embarquer dans un voyage passionnant, aux frontières de votre propre rationalité. L'auteur vous a balisé un parcours riche de nombreuses références scientifiques. et vous apprendrez à mieux connaître ce qui se passe dans votre cerveau.

(auteur : Nastie92

https://nnmaths.wordpress.com/category/lectures-mathematiques/)

 

III – Sommaire et citations

 

Introduction

« Aristote voyait l’homme comme un animal doué de raison. La question de la rationalité des individus est au cœur des sciences sociales. » (p. 11)

 

Chapitre 1

De la rationalité parfaite à la rationalité limitée

« Les sciences sociales incorporent toutes une certaine représentation des individus. » (p. 17)

 

La théorie du choix rationnel

« L’étude scientifique d’un phénomène peut se faire à différents niveaux d’analyse. Le niveau choisi conditionne le type de questionnement posé et le type de modèle développé. » (p. 17)

 

La notion de rationalité limitée

« Par exemple, lorsque l’on veut acheter un nouveau manteau en ville, on ne faitpas le tour des magasins de la ville afin de déterminer le choix optimal. On va dans un ou deux magasins que l’on connaît, on essaie quelques modèles, et si l’un d’entre eux est suffisamment bon, on l’achète. Dans cette perspective ( …), la rationalité ne caractérise pas le résultat du choix (…), mais le processus de décision sous-jacent au choix. » (p. 27)

 

 

Chapitre 2

Un aperçu général de la cognition

« (…) il est utile de passer en revue deux aspects essentiels de la cognition humaine : son architecture et son inclination narrative. » (p. 31)

 

L’architecture cognitive

« De nombreuses recherches ont montré que (les) représentations inconscientes peuvent influencer le comportement. » (p. 33)

 

Notre cerveau est un storyteller

« Notre système cognitif est gouverné par un principe général : construire une représentation cohérente de notre environnement. » (p. 55)

 

 

Chapitre 3

La rationalité limitée dévoilée

« La science ne se contente pas de produire des concepts, elle procède à une investigation empirique pour tester et réviser ces concepts. » (p. 45)

 

Heuristique et biais cognitifs

« La plupart du temps, les heuristiques produisent des décisions et des jugements appropriés. Mais parfois, elles produisent des erreurs substantielles. » (p. 58)

 

Probablement

« Les informations sous forme de probabilités sont omniprésentes et pourtant la compréhension que nous en avons est limitée. » (p. 67)

 

Bernés par le hasard

« Les experts sont largement victimes du biais de rétrospection. Il y a une différence fondamentale entre prédire quelque chose et rendre compte de quelque chose. Juste avant le référendum sur le Traité établissant une constitution pour l'Europe en mais 2005, les analystes étaient bien en peine de prédire l'issue du vote. Une fois le résultat connu, beaucoup d'entre eux étaient sur les plateaux télévisés pour expliquer que la victoire du "non" était évidente. Car l'esprit humain, avec sa facilité à produire des narratives, est toujours en mesure d'expliquer a posteriori ce qui s'est passé. »  (p. 92)

 

 

Chapitre 4

Homo œconomicus vs Homo sapiens

« Nous allons voir que le comportement économique des individus est bien mieux compris quand on les considère comme des Homo sapiens plutôt que comme des Homo œconomicus. » (p. 104)

 

Les facteurs supposés non pertinents

« Un agent parfaitement rationnel prend ses décisions sur la base de l’information pertinente disponible qu’il exploite de façon à maximiser son utilité. Tous les autres éléments de l’environnement sont ce que Richard Thaler appelle des facteurs supposés non pertinents, c’est-à-dire des facteurs qui ne devraient pas influencer les décisions prises. » (p. 104)

 

La décision en situation de risque revisitée

« Imaginez que l’on vous propose ce pile-pi-face : pile vous gagnez 200 €, face vous perdez 100 €. Acceptez-vous de jouer ? Il s’agit d’une décision à situation de risque : les alternatives  (la pièce tombe sur pile ou sur face) et leurs probabilités respectives (une chance sur deux)) sont connues. » (p. 107)

 

Anomalies économiques et explications comportementales

« Imaginons la situation suivante. Vous avez prévu d’aller voir un film au cinéma. Le prix du ticket est de 10 €. Vous avez acheté le ticket en ligne. Au moment d’entrer ndans le cinéma, vous vous apercevez que vous perdu. Etes-vous prêt à dépenser 10 € pour un autre ticket ? » (p. 124)

 

 

Chapitre 5

La revanche des heuristiques

« (…) une approche ‘écologique’, prenant en compte l’environnement, permet de réhabiliter la valeur des heuristiques comme mode de décision. » (p. 138)

 

La critique évolutionniste des biais cognitifs

« Selon la psychologie évolutionniste, l’esprit humain est, à l’instar du corps, le produit de l’évolution biologique. ». » (p. 138)

 

Moins c’est mieux

« Les heuristiques sont des outils de résolution de problèmes alternatifs à des méthodes plus complexes. » (p. 67)

 

 

Chapitre 6

La rationalité limitée dans un monde moderne

« Le vrai problème de l’humanité est le suivant : nous avons des émotions paléolithiques, des institutions médiévales et une technologie divine. » (Howard Osborne cité en p. 157)

 

Les algorithmes remplaceront-ils les humains ?

« Une conséquence générale des limitations cognitives humaines est que des formules ou des algorithmes sont capables de produire de meilleures décisions que le jugement humain. ». » (p. 158)

 

Rationalité limitée et pouvoirs publics

« La rationalité limitée est un phénomène dont la réalité est scientifiquement établie. » » (p. 178)

 

 

Conclusion

« Prenons le comportement de vote. D'un côté, la très large majorité des électeurs votent en ayant une information imparfaite sur les questions politiques, économiques, sociales, internationales, etc. Comme le coût de s'informer sur ces sujets est démesuré par rapport au bénéfice qu'il peut en tirer (un vote individuel ne pesant quasiment pas sur le résultat final), l'électeur n'est pas incité à s'informer : il est "rationnellement mal informé". D'un autre côté, la plupart des électeurs votent de façon passionnelle plutôt que raisonnée. Voter de façon passionnelle, ou irrationnelle, consiste à fonder son choix sur des considérations idéologiques plutôt que sur une analyse objective de la situation. [...] Cet exemple montre qu'un comportement irrationnel n'est pas nécessairement une propriété intrinsèque de l'individu mais une réponse rationnelle à un environnement donné. » (p. 199)

 

Bibliographie

 

Remerciements




[1] Cf. dans ce même blog : 97. La débat interdit : Covid et totalitarisme - A. Bilheran et Vincent Pavan

[2] Vincent Berthet est maître de conférences à l’université de Lorraine et chercheur associé au Centre d’Economie de la Sorbonne. Docteur en sciences cognitives et diplômé en science politique de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il est responsable du pôle « Stratégies d’influence » dans le think tank Global Variations

 

156. "Une théorie de la connaissance chez Goethe - Rudolf Steiner

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